Le combat de
Claude Saint-Jean
PAR FRANCINE DUFRESNE
UN MATIN
de juin
1967, en traversant le pont de la Concorde pour se rendre au
restaurant de l'Exposition universelle où il a
décroché un emploi d'été, Claude Saint
Jean perd soudain l'équilibre et vacille. Il s'arrête
brusquement, incapable de faire un pas de plus. Il ne ressent aucune
douleur. Il n'est ni étourdi, ni aveuglé. Impuissant
seulement à contrôler ses mouvements, comme dans ces
poursuites de cauchemar où l'on reste cloué sur place
malgré des efforts inouïs pour s'enfuir. Tant bien que
mal et sans aide, puisque le pont est désert à cette
heure matinale (5 h 45), Claude retrouvera et son équilibre et
le contrôle de ses mouvements. Il venait, à 15 ans, de
ressentir les premières atteintes de la terrible maladie qu'il
combat depuis, avec acharnement.
Le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, les mêmes
symptômes réapparaissent. Deux ou trois fois par jour. A
quelques reprises au restaurant où il travaille, comme
serveur, caissier ou aide-cuisinier. Mais personne ne s'est
aperçu de ses malaises. A vrai dire si brefs.
A la maison, Claude n'a d'abord rien dit. Ses parents sont
suffisamment inquiets au sujet de l'aînée de la famille
qui souffre depuis cinq ans d'une maladie étrange: l'ataxie de
Friedreich, dont on connaît peu de choses chez les Saint-Jean
si ce n'est que ce mal fait de Francine, à 17 ans, une
semi-invalide. Francine, se rappelle Claude qui tente de se rassurer,
tombait fréquemment au début de sa maladie. Mais lui ne
tombe pas.
Au bout de quinze jours, n'y tenant plus, Claude confie ses malaises
à sa mère. Elle l'envoie voir un omnipraticien qui,
constatant l'extrême nervosité de Claude, met son
état sur le compte du surmenage. En fait, Claude est un
hypertendu, un perfectionniste, qui travaille trop.
Mais Claude demeure inquiet. Pour en avoir le coeur net il ira, de
son propre chef, voir un neurochirurgien qui est intrigué par
son cas. Une semaine plus tard, c'est l'hospitalisation à
Maisonneuve où un généticien pose le diagnostic:
ataxie de Friedreich.
Tout ce que Claude peut tirer des médecins de l'hôpital,
c'est qu'il s'agit d'une maladie d'origine neurologique
provoquée par une dégénérescence de la
moelle épinière. Une maladie qui s'attaque plus
particulièrement à des adolescents jusque-là en
bonne santé. On lui dit de se reposer.. de patienter...
Mais Claude veut en savoir davantage. Avec son père, il prend
rendez vous chez un médecin, ami de la famille, qui s'est
préparé à la visite des Saint-Jean, en se
documentant le mieux possible. Le médecin sait qu'avec ce
garçon à l'intelligence si vive, il lui faudra dire la
vérité - aussi cruelle soit-elle.
Claude apprend que l'évolution de l'ataxie de Friedreich, qui
est une maladie incurable, est lente et irréversible. Il sait
maintenant qu'à ses pertes d'équilibre s'ajouteront une
maladresse et un tremblement qui affecteront les mains. Sa voix
deviendra scandée, l'articulation si difficile qu'elle rendra
parfois ses paroles inintelligibles.
Dans la phase ultime, le malade est rivé à son lit,
incapable de parler ou de bouger avant de finir ses jours par une
faiblesse cardiaque ou une infection. Et il n'y a, hélas! pour
cette maladie, aucun traitement connu. Selon les statistiques, ce
sera donc la mort pour Claude dans une douzaine
d'années.
Etre étiqueté incurable à 15
ans a eu raison des nerfs du jeune malade. L'aquarium de 35 gallons
de son frère a volé en éclats. Après la
colère, le désespoir: quelques jours plus tard, il se
barricadera dans la salle de bain avec un couteau de cuisine. Ses
parents, affolés, doivent recourir aux services des policiers
pour le maîtriser. On l'isole pour deux jours au Centre
d'observation de Saint-Jean-de-Dieu. Où il rencontre une
psychiatre, le Dr Marie Caron, qui continuera à le suivre et
qui lui apprendra, petit à petit, à mieux survivre.
Elle l'encourage à poursuivre ses études. A vivre le
plus normalement possible.
Claude commence, à cette époque, à consigner
minutieusement ses symptômes, ses activités quotidiennes
dans un journal qui est le cahier de bord d'une lutte quotidienne
contre la mort. Car Claude n'a rien perdu de sa combativité.
Il rapplique chez tous les neurologues de Montréal qu'il peut
joindre et écrit à tous les ministères de la
Santé du Canada pour voir où en sont les recherches sur
la maladie dont il souffre.
En fait, à ce jour, il n'y avait eu que deux recherches
importantes sur l'ataxie de Friedreich. L'une en Angleterre, l'autre
en Suède, où on n'a pu qu'avancer des hypothèses
sur cette maladie dont les causes demeurent inconnues.
Claude, à la suite de ses démarches, n'a plus qu'une
idée en tête. Il monte une véritable campagne de
provocation auprès de médecins spécialistes pour
les pousser à entreprendre au plus tôt et de
façon intensive des recherches sur l'ataxie. Parmi une
trentaine de cibles bien précises, Claude insiste d'une
façon plus particulière auprès du Dr
André Barbeau, professeur de neurologie à
l'Université de Montréal et directeur du
Département de neurobiologie à l'Institut de recherches
cliniques de Montréal, connu internationalement pour sa
participation à la découverte du L-Dopa -traitement
pour la maladie de Parkinson-et pour ses travaux sur
l'épilepsie.
Le médecin est exaspéré par l'insistance de son
jeune patient et lui dit qu'il trouve irréaliste de se lancer
dans des recherches coûteuses pour une maladie si peu
répandue.
Claude Saint-Jean entreprend alors de patientes recherches et
découvre, au Québec seulement, plus de 250 personnes
atteintes de l'ataxie de Friedreich. Depuis lors, la liste s'allonge
chaque mois. Et, tragiquement, c'est dans la famille Saint-Jean que
l'un des nouveaux cas est découvert : Luc, le frère
cadet de Claude, âgé de 17 ans, ressent les
premières atteintes du mal en 1970.
Ce fait motive encore davantage Claude dont le champ d'action
s'étend maintenant à l'Europe et aux Etats-Unis
jusqu'à constituer un dossier de plus en plus
révélateur, persuasif, étoffé, qu'il
présente en mai 1972 au Dr Barbeau.
« Ecoute, lui dit le médecin, si tu veux faire quelque
chose de vraiment utile, forme une association et obtiens des fonds
pour la recherche. »
Claude s'attaque aussitôt à cette tâche. Il
sollicite, au mois de juillet de la même année, l'appui
du public dans une lettre ouverte à La Presse. Cette lettre
est suivie d'une véritable campagne de publicité et,
cinq mois plus tard, l'Association Canadienne de l'Ataxie de
Friedreich (ACAF) qui compte 250 membres reçoit officiellement
sa charte. La seule au monde à avoir un fonds de recherches
sur l'ataxie de Friedreich.
Le 18 mars 1973, Claude en devient le
président lors de la première assemblée
générale. Son père, Léonard Saint-Jean,
fait partie du comité exécutif à titre de
secrétaire adjoint. Et c'est en octobre 1973, après des
mois d'efforts constants, qu'un comité scientifique est
formé. Présidé par le Dr Barbeau, ce
comité dirige une équipe de recherches qui comprend 65
médecins, neurologues, cardiologues, biochimistes,
généticiens, psychologues, psychiatres et
pédiatres.
Pour le Dr Barbeau, la création de cette
équipe représente, au Québec, un
précédent. Et un défi. C'est la première
fois que des chercheurs multidisciplinaires des quatre écoles
de médecine de la province-Laval, Sherbrooke, McGill et
Montréal travaillent à un projet conjoint.
Leur premier objectif est de faire un relevé complet de la
situation au Québec, puis de découvrir s'il y aurait
chez les Canadiens français une souche génétique
commune dans les cas d'ataxie. Car l'ataxie de Friedreich est une
maladie héréditaire. Et récessive,
c'est-à-dire que pour la transmettre à leurs enfants
les deux parents doivent nécessairement être porteurs du
gène de cette maladie. Une fois sur cinq, il s'agit des
résultats d'un mariage consanguin. Ce qui n'est pas le cas
chez les Saint-Jean qui n'ont aucun lien de parenté connu.
Pourtant les trois aînés de leurs cinq enfants sont
ataxiques.
Les cinq millions de francophones québécois
possèdent comme héritage le pool
génétique de 17 000 Français. C'est peu.
L'isolement géographique - on suggère ici, à
titre d'exemple, des régions comme lAbitibi et le Lac-
Saint-Jean et par conséquent un pourcentage plus
élevé de mariages consanguins distingue la province de
Québec comme étant une des régions au monde
souffrant proportionnellement du plus grand nombre de maladies
récessives, dont l'ataxie de Friedreich, ce qui en fait un
terrain idéal pour y poursuivre des recherches dans ce
domaine.
L'équipe travaille présentement sur
un groupe de 100 patients qui constitue le plus important
échantillonnage sur l'ataxie de Friedreich jamais
étudié. Et si les chercheurs travaillent gratuitement,
on doit quand même payer les frais techniques de ces recherches
ainsi que des frais d'administration et de secrétariat. Le
fonds de recherches de l'ACAF n'était pour l'an dernier que de
50 000 $.
« Il fallait de la témérité pour s'engager
dans de telles recherches avec un budget aussi modeste, dira le Dr
Barbeau. Sans la ténacité, l'opiniâtreté,
la persévérance quasi diabolique de Claude Saint-Jean,
il est sûr que rien n'aurait été entrepris. Il a
été la mouche qui nous a tous piqués.
»
Mais le Dr Barbeau est optimiste:
« Un chercheur c'est un peu comme un artiste qui est sûr,
tout à coup, que le tableau qu'il peint aura une grande
valeur. »
Et le Dr Barbeau ajoute qu'il a, en ce moment, la
même sensation qu'il avait quelques mois avant la
découverte du L-Dopa en 1961. La sensation que le dossier des
données recueillies par les 65 chercheurs permettra
d'envisager la possibilité d'un traitement. Un traitement qui,
vraisemblablement, pourrait s'appliquer à d'autres
désordres de la coordination: la sclérose en plaques,
par exemple.
Mais en attendant... pour Claude Saint-Jean c'est
le combat. La lutte, l'action, la révolte quotidienne à
alimenter et à canaliser, pour être plus utile encore et
peut-être, un jour, rejoindre cette première
équipe de chercheurs. Car Claude a terminé ses deux
premières années de médecine.
«J'ai eu de la misère, dira-t-il, mais
j'ai passé au travers ! » C'est tout ce qu'il dit mais,
quand on sait qu'il ne peut plus se déplacer sans aide, qu'il
ne parle qu'avec un effort continu, qu'il vit constamment dans la
peur d'une crise soudaine qui accélérerait le
progrès de sa maladie, on imagine facilement ce qu'il a eu
à surmonter durant ces deux années. Mais Claude ne s'en
tient pas uniquement à ses études. Avec son
frère Luc, étudiant en psychologie, il fait partie de
l'équipe qui travaille pour l'ACAF et qui a pu être
constituée grâce à des subventions
fédérales et au dévouement de
bénévoles. L'équipe structure de nouveaux
chapitres de l'association, prépare des mémoires,
organise des visites. Car Claude tient à rencontrer et
à regrouper tous les ataxiques et, dans ce but, il a parcouru
l'été dernier la province du Nouveau Brunswick.
L'équipe fonde également un journal d'information pour
les membres de l'ACAF. Un journal qu'on nommera L'Eldorado, car,
lit-on dans l'un des numéros du journal, la légende
fait de l'Eldorado un monde meilleur, un pays plein d'espoir et le
lieu de fabuleuses découvertes.
L'ACAF a son siège social à la
maison familiale des Saint-Jean, à Saint-Léonard, en
banlieue de Montréal. De son bureau, au sous-sol, Claude
dirige toutes les activités de l'association avec
compétence, efficacité. Ce patron exigeant, mais qui se
réserve les plus lourdes tâches, est remarquablement
élégant et souriant. Une tête à la
Gérard Philipe avec des yeux bleus, magnifiques. Il s'exprime
avec une candeur désarmante.
« je suis impatient, presque violent, dit-il.
Je voudrais que ça aille plus vite, que l'équipe de
recherches travaille encore davantage. Le Dr Barbeau me
réprimande: « Toi, tu l'as la maladie, eux, ne l'ont pas.
» C'est vrai, je devrais m'en rappeler, mais j'oublie souvent.
»
Un prêtre de la paroisse, l'abbé
André Reny, a beaucoup d'admiration pour toute la famille
qu'il connaît depuis huit ans et qui parvient, selon lui,
à mener une vie presque normale, malgré les malheurs
qui la frappent. Et cela grâce à Francine, Claude et Luc
qui demeurent, en dépit de leur maladie, des êtres
actifs, dynamiques et aussi autonomes que possible, dans les
circonstances.
« Claude surtout, dit-il, abat une besogne
dont peu de personnes en santé pourraient venir à bout.
Il est évident que c'est un gars qui dérange les gens.
C'est un catalyseur. On pense surtout aux recherches qu'il a fait
entreprendre. Pour moi, il y a également l'autre objectif de
son association qui est aussi important : établir un lien
entre les ataxiques pour qu'ils ne se sentent pas seuls. Claude pense
aux autres. »
Claude, il est vrai, ne ménage ni ses
forces ni son énergie pour mener à bien la mission
qu'il s'est donnée: aider ses semblables et alerter l'opinion
publique sur l'insuffisance des recherches médicales. Il se
soumet régulièrement à des entrevues
radiophoniques et télévisées, donne des
conférences et a, jusqu'à présent,
rédigé plus de 10 000 lettres à la
main.
« Et plus extraordinaire encore, dit la
journaliste Lizette Gervais, c'est qu'il se prête à une
série d'examens médicaux, de tests de toutes sortes ;
il sert de cobaye avec une patience intarissable. je l'ai connu au
cours d'une émission de télévision et, pour moi,
il a été 1'occasion d'une nouvelle prise de conscience.
je me suis mal sentie dans ma peau de privilégiée. Voir
quelqu'un d'aussi jeune affecté par une maladie jusqu'à
maintenant incurable et qui ne fait pas porter le poids de sa maladie
aux autres, je trouve cela admirable. je me demande si moi, à
20 ans, j'aurais eu ce courage. »
« Claude est un être à part, dit
de lui sa mère. Et qui refusera toujours de capituler.
»
Claude est en effet tout tendu vers la lutte, une
lutte sans merci contre le temps, et il ne joue plus avec les mots.
Tant dans son journal personnel que dans ses paroles, franches,
directes. «Je me sens comme un chien enchaîné
à qui on diminue graduellement la chaîne. je n'ai jamais
accepté ma maladie, je la combats. Ce qui m'inquiète,
c'est que, logiquement, il est douteux que j'atteigne mon but.
D'ailleurs, ma maladie s'aggrave depuis deux ans. Mais j'aurai au
moins la satisfaction d'avoir tout essayé. D'avoir aidé
les autres. D'avoir lutté jusqu'à la fin. Et qui sait?
Peut-être, un jour, de vaincre! »
