La belle histoire du « médicament orphelin »
de la firme japonaise Takeda


Décrite pour la première fois en 1863 par le neurologue allemand dont elle porte le nom, l'ataxie – ou maladie – de Friedreich se caractérise par l'apparition, à un âge compris entre cinq et quinze ans, de troubles de la coordination motrice et de la sensibilité.

Ces troubles d'évolution progressive sont hautement handicapants alors même que l'intellect des malades est généralement préservé. L'espérance de vie des personnes atteintes est limitée, la mort étant le plus souvent la conséquence d'anomalies cardiaques (cardiomyopathie) qui sont associées aux lésions dégénératives des neurones.

En Europe, une personne sur cent vingt est porteuse de l'anomalie génétique à l'origine de cette affection transmise sur un mode dit « récessif » et qui, de ce fait, n'est observée que lorsque l'anomalie est présente en deux exemplaires dans le patrimoine génétique. On estime entre mille cinq cents et deux mille le nombre des malades vivant en France.




L'ataxie de Friedreich est par ailleurs l'une des affections génétiques qui, depuis peu, a le plus bénéficié des avancées de la biologie moléculaire.
Il y a une dizaine d'années une équipe de chercheurs britanniques avant localisé sur le chromosome 9 le gène a priori impliqué dans la physiopathologie de cette maladie.

Les travaux de plusieurs équipes coordonnées par le Pr Jean Louis Mandel (Université Louis Pasteur, Strasbourg) permirent ensuite, grâce à la collaboration de près de 200 familles touchées, de décrypter le mécanisme physiopathologique à l'origine des troubles observés et l'anomalie moléculaire directement impliquée (Le Monde du 9 mars 1996).

Il y a quelques mois enfin un groupe de biologistes et de médecins français annonçait, dans les colonnes de l'hebdomadaire britannique The Lancet, avoir obtenu des résultats thérapeutiques prometteurs à partir de l'administration d'une molécule aux propriétés antioxydantes – l'idébénone ou Mnésis – fabriquée et commercialisée par la multinationale pharmaceutique Takeda (Le Monde du 10 août) qui espérait, pour sa part, avoir trouvé là un médicament efficace contre les troubles cognitifs de la sénescence, entité pathologique proche de la maladie d'Alzheimer.




« Les premiers tests prometteurs à partir de l'idébénone ont été suivis par un essai thérapeutique qui confirme dès maintenant les espoirs mis dans ce médicament.
Il ne s'agit bien évidemment pas d'un remède magique mais pour la majorité des patients traités, il s'avère avoir un effet bénéfique, les résultats étant notamment spectaculaires sur la cardiomyopathie des enfants atteints, devait déclarer Pierre Hustin (CNRS, Inserm. Hôpital Necker-Enfants malades, Paris).

S'il n'est pas un remède magique, ce médicament représente le seul espoir que nous avons d'enrayer cette affection gravissime dans un avenir proche, et une des rares avancées réalisées dans le traitement d'une maladie génétique ».

C'est dans ce contexte que les médecins spécialisés et les malades ont appris que la firme Takeda n'ayant pu démontrer, selon les autorités japonaises, l'efficacité de cette molécule dans les troubles cognitifs de la sénescence, a décidé de cesser sa production. Pour autant, des autorisations de mise sur le marché sont toujours en vigueur dans différents pays et quelques stocks ont pu être constitués en Italie et en Amérique latine.




En France, outre le premier essai clinique conduit sur cinquante-deux malades (dont vingt enfants), une autorisation temporaire d'utilisation a été accordée par les autorités sanitaires en charge du médicament, procédure qui a permis de débuter d'autres traitements.

Plusieurs patients cherchent d'autre part à se procurer la molécule à l'étranger par l'intermédiaire d'amis ou via Internet. « A la suite des premiers résultats obtenus en France, de nombreux centres au monde ont tenté d'organiser des essais mais tous se sont heurtés à l'impossibilité de se procurer le médicament, la firme japonaise ne semblant pas prendre en compte la situation dramatique vécue par les malades, expliquait il y a quelques jours Pierre Hustin.

Les tractations qui ont lieu depuis plusieurs mois entre la firme et les autorités sanitaires américaines n'ont pas permis de dégager une solution alors même que nous avons déjà pris des contacts qui nous permettraient de faire produire ce médicament si Takeda nous y autorisait. Nous venons d'apprendre que le médicament commençait à manquer en Italie.

En liaison avec l'association des patients, nous cherchons donc aujourd'hui, en désespoir de cause, à mobiliser l'opinion pour éviter que les malades soient, à très court terme, dans une situation inacceptable de pénurie thérapeutique ».




Informé de cette situation problématique et sans doute inquiet des conséquences de cette affaire sur l'image de la firme, Yves L'Epine, directeur général de la filiale française de Takeda, vient d'annoncer que les malades ne devaient en aucune façon s'inquiéter.

La firme japonaise possède, explique-t-on auprès de la direction de Takeda, cinq tonnes de stock et vient de prendre solennellement, l'engagement de répondre, à long terme, aux besoins de toutes les demandes émanant du monde entier et annonce qu'elle pourrait aussi, à l'avenir, assurer la commercialisation de ce médicament orphelin dans cette indication restreinte dès lors que son efficacité aura pu être scientifiquement démontrée.


Journal « Point de Vue » du 19 janvier 2000